Elle repose le journal sur le bureau. La photo, en une de couverture,
comme pour me rappeler ce cauchemar. Le sourire ironique aux lèvres,
elle hoche la tête de désolation en poussant un grand soupir.
-Et si tu racontais ?
Raconter quoi ? Comment un pauvre couillon passe en quelques heures
de l'anonymat tranquille et simple, à la célébrité honteuse du paria de
service ? Parce que des politiques en mal de reconnaissance ont encore
inventé une nouvelle législation et qu’il fallait un cobaye. Pour une
fois que je gagne un concours, il est de circonstance ! Pas de chance !
Il était environ six heures, hier matin, quand des coups à la porte
m’ont réveillé. J’ai été ouvrir pour me retrouver nez à nez avec 7
policiers et un caméraman. Le plus galonné s’est présenté comme étant
de la nouvelle brigade de criminalité numérique. Il m’annonça ma mise
en garde à vue qu’il se proposait de changer tout de suite en examens
si j’acceptais les faits qui me seraient reprochés dans quelques
instants. Qu’il agissait en vertu du nouveau code de la justice
égalitaire numérique et dans le cadre de la réforme Hadopi 25 de Louis
Sarkozy dont les décrets avaient été promulgués hier ! Il me précisa
même que si j’étais condamné avant ce soir, je bénéficierais d’une
promotion intéressante de remise de peine.
Je regardais ce type lire son discours sur le prompteur intégré à la caméra. Il me demanda s’ils pouvaient entrer. Soit…
Il commença à me préciser les faits qui m’étaient imputés, que ces
faits avaient déjà été vérifiés par l’étude de 8 mois de mes logs ainsi
que par le mouchard obligatoire installé sur tous les ordinateurs
depuis dix ans. Il s’avéra que, bien qu’utilisant un logiciel destiné à
rendre anonyme certaines de mes conections, ce qui représente un
premier délit pour entrave au travail d’enquête de la police, et par là
même, un risque d’atteinte à la sécurité du territoire. Que, malgré ce
dispositif illégal, il a été établi que j’avais téléchargé de la
musique et des films, en dehors de tout canal autorisé mettant de fait
en périls, les artistes et le monde de la culture ! Le 12 janvier 2026,
j’avais ainsi téléchargé 3 titres de Monsieur Claude François, le 13,
un morceau d’une dénommée Sheila, suit une liste d’une trentaine de
titres du même acabit illégalement acquis. L’on me reprochait également
le téléchargement d’un vieux film, « Les tontons flingueurs ».
Voilà, maintenant, j’avais le choix. Où je reconnaissais les faits
et j’étais immédiatement mis en examens, puis jugé en direct via mon
ordinateur en mode cyber justice. Soit, je refusais, mon matériel était
saisi, j’étais emmené immédiatement et emprisonné en attendant un
jugement qui aurait lieu le mois prochain.
- Franchement, me dit le policier, à votre âge, 66 ans, à trois ans
de la retraite, avec la promotion sur les peines en cas de jugement
immédiat, je n’hésiterais pas ! Reconnaissez-vous les faits ?
- Oui, je murmurais…
- Avez-vous un logiciel de cyber défense ?
- Heu… Je dois avoir Eolas 2.5 fourni par mon assurance juridique professionnelle…
- Ah oui, mais non, il n’est plus compatible avec le nouveau cyber
tribunal, un peu trop efficace… La nouvelle version Eolas 3.0 est en
cours d’homologation, mais je pense que cela va prendre du temps, il
n’est pas en adéquation avec les recommandations du ministère de la
cyber justice. Je vais donc vous proposer un logiciel commis d’office.
On s’est installé autour de l’ordinateur. Il a tapé une adresse et
le cyber tribunal s’est ouvert. Il a rentré un numéro d’affaires,
quelques codes divers et variés, et m’a expliqué que cela ne prendrait
que quelques minutes mon dossier étant déjà en mémoire. Un chiffre en
haut indiquait le nombre d’internautes connectés. 353 264.
- Joli score. Faut dire que vous allez être le premier condamné de
cette nouvelle loi, me dit-il. Cliquez sur le bouton « défense commis
d’office »…
Je m’exécutais et je vis défiler rapidement des listes de noms, puis il s'arrêta sur Colard 1.2
- Vous n’avez pas de chance ! C’est un vieux bousin qui bogue souvent, mais bon, c’est le hasard…
Je cliquais donc dessus, il me demanda de cocher « coupable » ou «
non coupable ». Je choisis le premier. Ensuite, une fenêtre s’ouvrit où
il m’était demandé d’expliquer sommairement les raisons de mon geste.
J’écrivis donc que pour le départ à la retraite d’un collègue, nous
recherchions des musiques de sa jeunesse, en 1970. Et que cette musique
n’étant plus distribuée officiellement, je ne pensais pas enfreindre la
loi. Il en allait de même pour le vieux film.
Je cliquais sur le bouton OK. Il se passa quelques longues secondes
pendant lesquelles la machine donna l’impression d’êtres gelée, ce qui
ne m’était plus arrivé depuis… Étonnant avec mes vingt processeurs de
698 gigas hertz !
- Je vous avais prévenus, il bogue, sourit le policier…
Au bout d’un moment donc, un dossier apparut avec un message : «
Colard 1.2 possède votre défense dans ce dossier ». J’essayais en vain
d’ouvrir le dossier !
- Oui, je sais, il bogue !
- Bon ben cliquez sur « commencer le procès », ici, en bas…
Je m’exécutais. Commença alors sur l’écran une bataille de flèche
entre l’avatar de la justice et celui de Colard 1.2, des couleurs qui
clignotaient, des chiffres qui défilaient, le tout sur la musique du
Boléro de Ravel… Cela dura quelques minutes jusqu’à ce qu’un message
m’annonçât que Colard 1.2 avait inopinément quitté le système !
Je regardais le policier en fronçant les sourcils, il haussa les épaules…
L’écran pris alors une couleur rouge, la musique d’« ainsi parlait
Zarathoustra » retentit, et petit à petit apparus le mot « COUPABLE »
clignotant et le message « veuillez patienter quelques instants pour le
prononcé de la peine ».
J’attendis deux minutes puis le résultat tomba. J’étais condamné à
18,50 euros d’amendes avec sursis (conséquence de la promotion !) et à
8 heures de présentation pénale en place publique à exécuter dans la
journée…
- Ah ben vous avez de la chance, si j’ose dire, commenta le
policier, c’est la nouvelle peine imaginée par le président Jean
Sarkozy. Ne vous inquiétez pas, vous serez protégé par une cage, et il
est strictement interdit de vous jeter quoique ce soit, mes collègues
veille au grain. N’oubliez pas de valider votre acceptation de la
condamnation, et ce soir tout est fini. Si vous refusez…
Je cliquais sur « J’accepte ma légitime condamnation rendue au nom du peuple français ».
Et c’est ainsi que j’ai pris cette photo, de tout le bon peuple
voyeur, veule et lâche, venu voir la graine de racaille que je suis. Ma
seule consolation, c’est que j’ai revendu très cher ce cliché !
Elle me regarda en souriant…
- Tu n’en rate pas une toi…
Je n’ai jamais su si elle parlait de mes conneries ou de ma photo ! J’ai bien ma petite idée, mais bon…

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Voici la « petite participation » de Gilsoub au cinquième diptyque d'Akynou l'histoire de la photo proposée par Hughes Léglise-Bataille.